Chroniques animées

Retrouvez sur cette page les newsletter publiées 2 mois après leur diffusion et les chroniques vidéo d'une cyberanthrope au fil de l'eau (en cours de préparation pour la saison prochaine).

Cap sur la souveraineté numérique !

Cap sur la souveraineté numérique !

20 Ao 2026

Publication de la newsletter diffusée en juin 2026

➡️ Le terme de la souveraineté numérique est sur toutes les bouches depuis des mois. Mais qu’est-ce que c’est et ne devrait-on pas plutôt parler d’autonomie ou d’indépendance ?

La souveraineté relève du pouvoir de décider et de faire respecter des règles. La question centrale à se poser est qui a le pouvoir de faire la règle et de s’assurer de son application ? C’est donc plutôt une notion de niveau politique et juridique : elle s’applique d’abord à l’État, qui peut fixer et imposer des normes dans l’espace numérique. C’est ainsi qu’il y a quelques semaines le président américain a interdit l’usage des IA Claude Mythos 5 et Claude Fable 5 d’Anthropic pour des non-américains, ce qui a conduit la société à fermer les accès quelques jours seulement après le lancement mondial.

L’indépendance vise l’absence de domination extérieure. Elle est plus exigeante dans son intention, car elle renvoie à la dimension éthique de non-soumission à une autorité extérieure, mais elle est difficilement atteignable dans le numérique, où les chaînes de valeur sont mondialisées et multi-niveaux. La question à se poser est : peut-on se passer d’un tiers dominant ? Avec la technologie industrielle, la réponse est simple : non.

Quant à l’autonomie, elle désigne la capacité concrète d’agir par soi-même malgré des dépendances inévitables. Elle part de l’interrogation peut-on encore agir librement malgré les dépendances ? C’est la notion la plus opérationnelle : elle mesure la capacité d’un acteur à choisir, arbitrer et continuer à agir malgré ses dépendances techniques, économiques ou organisationnelles.

Éclairage juridique

Sur le plan normatif, le RGPD encadre la circulation des données personnelles au sein de l'UE et impose des garanties strictes pour tout transfert vers un pays tiers, tandis que l'AI Act, qui entre en application le 2 août 2026 pour les systèmes à risque élevé, impose des obligations de transparence, de gouvernance et de traçabilité aux fournisseurs d'IA opérant sur le marché européen. Mais ce cadre, aussi exigeant soit-il, ne neutralise pas l'extraterritorialité du droit américain : un éditeur soumis au droit des États-Unis, ou placé sous une influence capitalistique américaine croissante, reste exposé au Cloud Act quelle que soit la localisation géographique de ses serveurs en Europe. C'est précisément pour combler cette faille que l'Union européenne fait évoluer son arsenal : le Data Act, la qualification SecNumCloud et les initiatives type Gaia-X visent désormais à garantir non seulement où sont stockées les données, mais qui contrôle effectivement l'infrastructure et l'éditeur qui l'opère. Cette évolution normative est nécessaire, mais elle se heurte à un double obstacle dans les faits. D'une part, les solutions réellement qualifiées souveraines ont un coût que la majorité des organisations ne sont pas en mesure d'absorber, de sorte que la conformité au cadre le plus protecteur reste une option pour celles qui en ont les moyens plutôt qu'un standard accessible à tous. D'autre part, sur l'IA proprement dite et plus encore sur les capacités d'intégration entre outils, les acteurs français et européens accusent un retard important, non par manque de talents, la France n'en manque pas, mais faute d'investisseurs suffisamment audacieux et d'une confiance politique réellement engagée sur la durée. Trop de freins, donc, pour des compétences qui existent bel et bien. Le droit pose ainsi le cadre, mais sans un effort industriel et politique à la hauteur, il ne suffira pas à combler l'écart.

Point organisationnel

Appliquée au numérique, la souveraineté renvoie surtout à la capacité de l’État à agir dans le cyberespace, à réguler les acteurs, et à conserver la maîtrise de certains actifs stratégiques comme les données. L’indépendance numérique serait l’objectif de ne pas dépendre de tiers pour des fonctions jugées critiques, par exemple l’infrastructure, le cloud, les logiciels ou certains composants matériels. L’autonomie numérique, elle, consiste plutôt à garder des marges de manœuvre réelles : savoir identifier ses dépendances, réduire les plus critiques, et préserver la liberté de décision et d’action.

En somme, il nous parait préférable de parler d’autonomie stratégique numérique plutôt que d’une souveraineté totale, car le numérique contemporain rend illusoire une autarcie complète. La souveraineté fixe donc le cadre normatif, l’indépendance exprime une ambition de maîtrise, et l’autonomie mesure la capacité effective à tenir cette ambition dans la durée. En pratique, la question n’est pas seulement “de qui dépend-on ?”, mais “quelles dépendances acceptons-nous, lesquelles réduisons-nous, et à quel coût organisationnel ?”. Et là, nous avons une véritable marge de manoeuvre pour passer à l’action !

Mais cette marge d'action se construit délibérément, avec patience et stratégie qui commence par un diagnostic des dépendances critiques : cartographier les fonctions vitales, les fournisseurs, les données et les points de rupture possibles, pour distinguer ce qui doit être maîtrisé en priorité de ce qui peut rester externalisé. Ensuite, il faut construire une trajectoire réaliste, fondée sur des alternatives crédibles et un pilotage par étapes plutôt qu’un “big bang” de sortie des outils existants.

On a testé pour vous :  les IA européennes

L’IA est devenue rapidement une assistance utile dans le processus de travail. Mais que se passera-t-il si les géants américains coupent l’accès à leurs IA comme vient de le faire Anthropic ? Les IA européennes sauront-elles faire face? Nous sommes allés explorer pour vous Le Chat de Mistral, Euria d’Infomaniak, Lumo de Proton.

Avis techno-enthousiaste

Euria : sa particularité première réside dans son hébergement en Suisse, au sein des datacenters d'Infomaniak à Genève, fonctionnant entièrement grâce à des énergies renouvelables dont la chaleur résiduelle est réutilisée pour le chauffage urbain, garantissant ainsi une neutralité carbone et une souveraineté des données que les géants américains ne peuvent offrir. Et ça, c’est très séduisant. Infomaniak n’entraîne pas ses IA sur les réponses d’Euria, s’engage contractuellement à ne jamais exporter nos données hors Suisse et ne conserve aucune trace des échanges hors session en cours. Sur le plan technique, le modèle n’est pas autorisé à inventer des faits ou à lisser les informations controversées, et déclenche systématiquement des recherches vérifiées (via Wikipédia ou le web) pour tout sujet sensible, politique ou historique. Son accès est limité à l'analyse de documents et à l'assistance rédactionnelle sans capacité d'action directe sur les comptes, privilégiant la sécurité et le contrôle utilisateur plutôt que l'automatisation aveugle.

Je me sers d’Euria pour analyser, résumer, rédiger, reformuler à partir de documents dont le contenu doit rester protégé par le droit de la propriété intellectuelle ou par nécessité de confidentialité vis à vis des clients. Il y a des modes rapide ou expert et les résultats sont tout à fait à la hauteur des homologues américains pour ces mêmes tâches. Petit plus très agréable : pas d’abus de “bullet points” à tout va !

Lumo : c’est un petit chat aux grands yeux qui nous salue sur la page d’accueil. Lumo, l’assistant IA de Proton, se distingue par une orientation forte vers la vie privée : ses conversations sont chiffrées en accès zéro, Proton affirme ne pas conserver de journaux de chat ni partager les données avec des tiers, et les entrées des utilisateurs ne servent pas à entraîner ses modèles. Sur le plan fonctionnel, il sert à répondre à des questions, rédiger, traduire, coder, résumer des documents, et peut s’appuyer sur le web ou sur des fichiers ajoutés depuis Proton Drive via une « knowledge base » contrôlée par l’utilisateur. Lumo existe en version gratuite, en accès invité limité, et en offre Plus avec fonctionnalités premium et questions illimitées. La version améliorée 2.0 Max vient d’être déployée et c’est globalement fluide, avec encore de temps en temps un mot en anglais qui se glisse dans un texte en français. Mais les réponses sont claires et structurées.

Je m’en sers comme compagnon de discussion personnelle sur mon smartphone pour des questions personnelles, notamment sur la santé, car je ne voudrais surtout pas être trop bavarde avec les IA américaines qui récupèrent les données pour entraîner leurs IA.

Mais j’avoue que j’utilise également des IA américaines en complément ! Notamment Perplexity lorsque j’ai besoin d’une recherche approfondie avec sources web consultables ou de compilations sur de vastes domaines de connaissance. Et également Gemini qui fait du très bon travail en ce moment sur des sujets entrepreneuriaux, commerciaux et techniques.

Le sevrage de Google n’est pas encore pour demain !

Avis techno-méfiant

Le Chat, devenu « Vibe » depuis mai 2026, et Lumo, je les utilise tous les deux régulièrement, mais jamais seuls, et jamais sans vigilance sur ce que je leur confie.

Sur Mistral/Vibe, mon principal point d'attention n'est pas tant la localisation des serveurs que le contrôle de l'éditeur. Hors recours à Azure, l'hébergement standard reste sur des datacenters propres à Mistral en France ; la voie réellement souveraine, qualifiée SecNumCloud via OVHcloud ou Scaleway, existe aussi, mais a un coût que je suis prêt à assumer pour les usages qui le justifient, sachant que la majorité des utilisateurs, faute de moyens, n'y a pas accès et passe par les voies les moins chères, Azure compris. Le partenariat stratégique noué avec Microsoft m'interroge davantage encore : une prise de participation croissante, voire un rachat, ferait basculer Mistral sous influence américaine, et l'argument de souveraineté s'effondrerait avec, quel que soit l'endroit où sont stockées les données. Côté conservation, les échanges restent par défaut stockés jusqu'à suppression manuelle, avec une fenêtre supplémentaire de 30 jours de surveillance anti-abus, c'est pourquoi je m'oppose systématiquement, quand l'option existe, à l'entraînement sur mes échanges.

Lumo, à l'inverse, supprime les échanges et ne s'entraîne jamais sur les données transmises : c'est mon outil pour les sujets les plus sensibles.

Concrètement, voici comment j'articule tout ça : je mets régulièrement Mistral et Lumo en concurrence sur un même sujet délicat, en y ajoutant mes propres réflexions, pour confronter les réponses avant de les prendre pour argent comptant. C'est un premier niveau de recherche, jamais un point final, qui a en plus le mérite de me faire économiser des tokens.

Et c'est là que mon discours de techno-méfiant prend un léger coup dans l'aile, je l'admets avec une pointe d'autodérision : la synthèse finale, je la confie à Claude, une IA américaine, malgré tous mes grands discours sur la souveraineté. À ce stade du travail, c'est la maturité de l'outil qui prime, sans révéler mes petites recettes maison. Ma vigilance ne s'arrête pas là pour autant : aucune donnée stratégique ni personnelle n'y transite, uniquement des contenus déjà passés au crible de mes propres sources.

Cette répartition n'est qu'une photographie à un instant T, pas une doctrine figée. Nous ne faisons que tâtonner : de nouveaux acteurs frappent à la porte, IA chinoises, japonaises, et d'autres encore, et certaines d'entre elles peuvent même être auto-hébergées, une piste qui m'intéresse particulièrement si les ressources nécessaires pour les faire tourner restent raisonnables. Nous n'en sommes qu'au tout début de cette aventure, et la prudence d'aujourd'hui n'est qu'une étape vers une autonomie qu'il reste encore à construire. Une seule IA, aussi performante soit-elle, reste un point de défaillance unique, qu'elle change unilatéralement ses conditions, ou qu'elle ferme l'accès du jour au lendemain comme Anthropic vient de le faire avec Fable 5. Trois outils, trois logiques de confidentialité différentes, et une règle simple que je m'impose : toujours garder une porte de sortie, et ne jamais envoyer ailleurs ce qui ne doit pas l'être.

Notre conclusion : 

Des alternatives européennes existent, elles sont fiables et s'améliorent sans cesse mais les outils américains sont toujours très performants. Ne nous précipitons pas à choisir UNE solution "clé en main" qui nous enfermerait dans un système de dépendance. Gardons les portes ouvertes, observons les évolutions et testons la pluralité !

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